Je vous suggère de prendre connaissance des informations ci-dessous pour disséquer des concepts que nous utilisons régulièrement et parfois à tort, sans comprendre toujours, le sens et les applications cliniques ou pédagogiques. Il s'agit de développer une réflexion sur le fond et sur la forme pour permettre à chacun de se faire une idée.
Je vous propose de plonger dans lestravaux d'un chercheur en neurosciences, Francisco Varela (1946-2001), décédé à l’âge de 55 ans. Il était un des
penseurs les plus originaux de son temps. C’était aussi un chercheur très productif, dont les contributions ont retenti dans de nombreux domaines transdisciplinaires. Les vues de Varela n’étaient
pas seulement uniques mais aussi vraiment révolutionnaires. Avec une perspective non-linéaire, il a créé une synthèse entre les sciences physiques de la biologie et de la neurophysiologie et les
sciences humaines (psychologie, philosophie, spiritualité). Né au Chili en 1946, il obtient sa thèse de biologie en 1967 à l’université de Santiago où il a étudié auprès d’Humberto
Maturana.
Entre 1970 et 1973, Varela & Maturana formulèrent leur théorie majeure sur l’autopoïèse. Cette théorie caractérise les systèmes vivants comme étant à la fois auto-organisationnels et
contrôlés de façon endogène (Varela & Maturana & Utribe, 1979). L’Autopoiese est conçue comme la forme minimale d’autonomie biologique à la fois nécessaire et suffisante pour
l’auto-production. Cette auto-production survient dans les réseaux qui sont opérationnellement fermés et liés par une membrane, autant que régis par des boucles de rétroaction continuelles. Ce
point de vue, qui souligne l’importance des motifs structuraux, était conforme avec les sciences émergentes de la cybernétique, mais volait la première place accordée à l’ADN par la biologie,
comme fondement de la vie. Dans « Un calcul de l’Auto-Référence » (1979), Varela élabora les bases logiques primordiales pour l’autopoïèse. Ce travail était une prolongation des « lois de la
forme » (1975) du mathématicien et logicien George Spencer-Brown. Ce dernier avait innové une logique de calcul bi-axiomatique. Il pensait que son système était assez primordial pour
fournir un fondement non seulement pour toute la logique, mais aussi pour toute la création elle-même. VARELA était particulièrement impressionné par les interprétations de Spencer-Brown du
paradoxe apparaissant quand certaines équations de haut degré réentraient en elles-mêmes. En ajoutant la réentrée comme un troisième terme, Varela a poussé le travail de Spencer-Brown un peu plus
loin et au delà de la logique binaire et familière Aristotélicienne. Varela a fait l’affirmation radicale que la réentrée, du fait des dynamiques paradoxales qu’elle entraîne, est bien établie
dans la structure même de la forme. Varela considère la réentrée comme la pierre angulaire du fonctionnement autonome dans la nature. Il a développé ces idées dans un ouvrage important :
Principes de l’autonomie biologique (1979).
Varela commença à se référer à ce qu’il nomma (pensée) « incarnée » ou « énaction » (1991). Reformulée récemment, la « pensée énactée » comporte les trois éléments suivants :
1-Incarnation. L’esprit humain n’est pas confiné dans la tête, mais étendu dans tout le corps, et même au delà, de façon à appréhender le monde extérieur aux frontières physiologiques de
l’organisme. (il n’existe pas de pensée détachée d’un corps agissant et de son contexte environnemental : il n’y a que des pensées incarnées)
2-Emergence : la cognition humaine émerge à travers des processus auto-organisés qui relient et interconnectent le cerveau, le corps et l’environnement dans des boucles réciproques de
rétro-action causale. En plus de la causalité « ascendante » de la conscience personnelle par l’activité neuronale et somatique, il y a une causalité « descendante » de l’activité neurale et
somatique par la personne comme agent conscient et actif.
3-Co-détermination Soi-Autre : parce que des frontières perméables existent à tous les niveaux, qui incluent le social, l’esprit humain individuel n’émerge pas de façon isolée, mais est plutôt
intriqué avec le contexte interpersonnel. A travers une dynamique d’interaction, le Soi et l’Autre se créent réciproquement aux niveaux les plus fondamentaux.
Ce point de vue d’un fonctionnement cognitif autonome place le corps, son environnement physique et aussi l’environnement interpersonnel à l’intérieur de la subjectivité. La plupart des auteurs
actuels ont été fortement influencés par cette perspective.
Martinez situe la notion d’incarnation sous la notion élargie de culture. Il étudie comment les couplages structurels à l’environnement surviennent dans un contexte culturel, ce qui inclut le
système de croyances de chacun sur la maladie et son traitement et comment ces croyances affectent la biologie. Martinez a communiqué pendant quelque temps par mail avec VARELA entre janvier 2000
et fevrier 2001, juste deux mois avant sa mort. Ils ont discuté du livre que Varela élaborait avec son collègue Evan Thompson, au titre provocateur : « Le corps vivant : pourquoi l’esprit n’est
pas dans la tête », qui explique mieux le concept de non-localité de la pensée que Varela avait commencé à exprimer dans son ouvrage précédent : L’Esprit Incarné (92).
Dans son lexique de la complexité, Marius Mukungu Kakangu propose une définition de l'autopïèse :
Concept dérivant du grec "autos", c'est-à-dire "soi", et "poïen", "produire".
Un système auto-poïétique est un système organisé comme un réseau de processus de production de composants qui, par leurs transformations et leurs interactions, régénèrent continuellement le réseau qui les a produits, et constituent le système en tant qu'unité concrète dans l'espace où il existe, en spécifiant le domaine topologique où il se réalise comme réseau. L'autopoïèse est la capacité ou l'aptitude qu'a un système vivant de s'auto-produire de façon permanente, de créer constamment et sans discontinuer ses conditions d'existence. Les produits de l'organisation et du fonctionnement de l'être poïétique sont ceux-là mêmes qui produisent son organisation et son fonctionnement. Von Neumann a décrit le genre de systèmes auquel appartiennent les systèmes vivants en termes de machine. Selon sa classification, les systèmes vivants appartiennent à la famille des machines. Cependant, comme ils font émerger des propriétés particulières comme conséquences de leur organisation, les systèmes vivants ne sont pas des machines au même titre que toutes les autres. Ils sont des machines naturelles. Ces dernières ont la caractéristique d'engendrer et de spécifier continuellement leur propre organisation. Parce qu'elles sont continuellement soumises à des perturbations externes, et constamment forcées de compenser ces perturbations, elles accomplissent le processus de remplacement incessant de leurs composants. Ainsi, les machines naturelles sont des systèmes autopoïétiques. L'organisme humain et ses composants, les éco-systèmes naturels, les communautés humaines dans leur diversité sont tous des systèmes autopoïétiques. Pour Varela (1989: 45): "Une machine autopoïétique est un système homéostatique, (ou mieux encore, à relations stables) dont l'invariant fondamental est sa propre organisation (le réseau de relations qui la définit)". C'est également le sens donné par John Stewart dans son article du 26 octobre 2005 qui précise qu'il est important de noter qu’il s’agit ici d’autre chose que les concepts (relativement habituels et mieux outillés mathématiquement) de l’homéostasie et d’un attracteur dans un système dynamique non-linéaire. Le concept de l’autopïèse renvoie non pas à un état d’un système dynamique dont l’existence est établie par ailleurs ; il y va de l’organisation du système et, in fine, de son existence même. Autre implication du concept d’autopoïèse proposé sur le site "Le cerveau à tous les niveaux": l’impossibilité de distinguer entre ce qui vient de l’environnement et ce qui vient du système lui-même. La communication entre un système et son environnement s’établit par un «couplage structurel» au niveau de leurs éléments réciproques. Et c’est la présence de couplages possibles qui permet la conservation de l’identité de l’organisme.
L'homéostasie, c'est selon Cannon cité par Durand (1979: 19) " L'ensemble des processus organiques qui agissent pour maintenir l'état stationnaire de l'organisme, dans sa morphologie et dans ses conditions intérieures, en dépit de perturbations extérieures ". Pour Morin (1982:193) : " C'est un processus qui produit et maintient une constance dans la composition et l'organisation des constituants physico-chimiques d'un organisme ". Je vous invite à découvrir la présentation de Michel Forrest sur son site pour comprendre les différents mécanismes sous-jacents à l'homéostasie. Comme le précise l'auteur, l'homéostasie se définit comme la capacité de l'organisme de maintenir un état de stabilité relative des différentes composantes de son milieu interne et ce, malgré les changements constants de l'environnement externe. L'homéostasie n'est cependant pas statique, mais est en réalité un état d'équilibre dynamique dans lequel les conditions du milieu interne peuvent varier. Ces variations ne doivent cependant pas dépasser certaines limites au-delà desquelles la survie des cellules est menacée. L'homéostasie se maintient lorsque les besoins cellulaires sont satisfaits. Or la satisfaction des besoins est assurée par le travail synergique de l'ensemble des cellules et par conséquent des tissus, des organes et des systèmes de l'organisme.
J'espère que cet aperçu permettra à chaque lecteur de découvrir ou redécouvrir l'importance que nous accordons aux mots et surtout au sens donné à ceux-ci. Ceci n'étant qu'une simple
vulgarisation du sujet, je vous propose de continuer vos recherches à partir de toutes les sources mentionnées dans cet article.
Autres sources :
Le concept d'homéostasie: http://www.physiologie.staps.univ-mrs.fr/ImagesIcones/LPHY050_5_D_2008_2009.pdf
Enaction et science cognitive: http://liris.cnrs.fr/enaction/index.html
Enaction et expérience du vécu: http://l.aubin.free.fr/texte_enaction.htm
Le corps et visibilité dans le réel: http://l3numeric.online.fr/article.php3?id_article=38
Les contingences sensorimotrices de l'énaction: http://formes-symboliques.org/IMG/pdf/doc-189.pdf